MANNE MIGRATOIRE AU CAMEROUN

Et si la migration devenait un moteur de croissance pour le Cameroun ? C’est tout l’enjeu de l’audience accordée ce 3 août 2026 par le Ministre des Finances, Louis Paul Motaze, à Abdel Rahmane Diop, Chef de Mission de l’Organisation Internationale pour les Migrations (OIM), venu à la tête d’une importante délégation. Alors que le Gouvernement lorgne les 652 milliards de FCFA transférés par la diaspora pour financer la Stratégie Nationale de Développement, l'envers du décor dévoile une réalité grinçante : au même moment, des bénéficiaires du programme de retour volontaire dénoncent le silence assourdissant de l'OIM et menacent de descendre dans la rue. Autopsie d'un grand écart politico-économique.

Ce lundi 3 août 2026, les salons feutrés du Ministère des Finances ont abrité une rencontre d'une portée stratégique majeure. Le Ministre Louis Paul Motaze recevait une forte délégation de l’Organisation Internationale pour les Migrations (OIM), conduite par son Chef de Mission au Cameroun, Abdel Rahmane Diop. Cette audience visait à renforcer leur coopération afin de soutenir les ambitions de développement du pays. Les échanges entre les deux institutions ont porté sur la contribution de la mobilité humaine, de la diaspora et de l’investissement à la réalisation d’une croissance inclusive et durable au Cameroun. Les discussions ont notamment abordé trois axes majeurs : - Migration et développement durable ; - Mobilisation du potentiel de la diaspora ; - Investissement productif et entrepreneuriat. Au cours de cet échange aux allures de virage doctrinal, l'objectif affiché était clair : transformer le flux migratoire trop longtemps confiné à la dimension humanitaire ou aux drames sécuritaires en un véritable moteur d'expansion économique et de création de richesses. Dans le viseur du grand argentier national se trouve une somme astronomique : 652 milliards de francs CFA. C’est le montant estimé des transferts de fonds injectés chaque année par la diaspora camerounaise. Jusqu'alors orientées vers la consommation courante, les dépenses de santé et l'assistance familiale d'urgence, ces ressources massives doivent désormais être canalisées vers la Stratégie Nationale de Développement.

L'ambition déclarée du Gouvernement et de l'OIM est d'orienter une partie de cette épargne vers l’entrepreneuriat, l'investissement productif local et la création d'emplois durables au profit de la jeunesse. Toutefois, la captation de cette manne financière exige bien plus que des déclarations d'intention et des formules protocolaires. Capter l’épargne des résidents à l’étranger requiert un climat des affaires assaini, des garanties sécuritaires d'investissement et une confiance institutionnelle que l'appareil d'État peine encore à consolider face à l'insécurité administrative ambiante. Pour appuyer ce changement de regard, la rencontre a mis en relief des indicateurs chiffrés particulièrement flatteurs. En l'espace de quatre années d'un partenariat renforcé, près de 10 000 Camerounais ont bénéficié d'un accompagnement structuré dans le cadre de leur retour et de leur réintégration. Sur le plan microéconomique, cet effort conjoint de l’OIM et de ses partenaires nationaux s'est traduit par l'éclosion de plus de 4 900 entreprises et micro-projets de réinsertion. Cependant, célébrer la création théorique de milliers de micro-entreprises dans des discours officiels ne saurait occulter la fragilité d'un écosystème d'accueil où les financements promis tardent souvent à se matérialiser sur le terrain pour les acteurs du retour. Cette narration institutionnelle valorise le dogme d'une immigration légale, formée et encadrée, capable de réinjecter dans le pays d'origine des compétences techniques, un capital relationnel et des devises.

Des Camerounais de la daispora volontaire du programme du retour

Le grand écart d'une gouvernance à deux vitesses

De nombreuses structures privées, à l'instar des cabinets de mobilité internationale comme Global Travel & Services, s'engouffrent dans cette brèche en vantant les mérites d'une mobilité internationale pensée comme un investissement national profitable. Mais si le tableau institutionnel brille par son optimisme technocratique, le quotidien des acteurs du retour volontaire offre un éclairage singulièrement plus sombre. Pendant que diplomates et ministres devisaient sur les mécanismes d'incitation financière, un sentiment d'abandon grandissait au sein des migrants rentrés au pays. La vague du 29 mai 2026 du programme de retour volontaire mis en œuvre par l’OIM exprime aujourd'hui une vive exaspération. Dans un communiqué de mobilisation d'une gravité sans équivoque parvenu à notre rédaction, ces citoyens dénoncent près de deux mois de silence hermétique de la part des responsables de l'OIM à Yaoundé concernant l'exécution des mesures d'accompagnement promises. Malgré des relances téléphoniques et électroniques répétées, les bénéficiaires déplorent l'absence totale d'information officielle quant au traitement de leurs dossiers de réintégration et à l'octroi des aides prévues pour leur réinstallation économique. Plongés dans une précarité criante alors qu'ils ont fait le choix courageux de revenir bâtir chez eux, ils annoncent l'organisation prochaine d'une marche pacifique.

Leurs revendications sont nettes : - La communication transparente de l'état d'avancement des dossiers ; - La publication d'un calendrier clair de déploiement des fonds ; - Le rétablissement immédiat d'un dialogue constructif avec l'équipe de suivi. La simultanéité troublante entre l'audience ministérielle du 3 août et le mécontentement croissant de la vague du 29 mai met en relief les incohérences structurelles de la politique migratoire nationale. Comment prétendre séduire une diaspora prospère et mobiliser 652 milliards FCFA si la prise en charge initiale des migrants de retour souffre de goulots d'étranglement administratifs aussi déconcertants ? L'urgence ne réside plus dans la multiplication des conventions de coopération ni dans la seule célébration de statistiques globales d'affichage. Le Ministère des Finances et l'OIM se trouvent désormais au pied du mur : pour transformer la migration en un véritable levier de croissance inclusive et crédible, il faut d'abord garantir la transparence et le respect scrupuleux des engagements pris envers les rapatriés sur le terrain. Sans cette rigueur opérationnelle et cette justice sociale, l'ambition d'associer migration et développement ne restera qu'un mirage technocratique de plus dans l'agenda économique camerounais.

Mathieu Nathanaël NJOG

Grand Reporter / Anaglyphe & Analyste spécialisé des questions économiques

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