SECTEUR BANCAIRE

C’est un séisme de forte magnitude qui vient d'ébranler le boulevard de la Liberté à Douala et les salons feutrés de Yaoundé. Le couperet est tombé, net, historique, irréversible. Ce 12 mai 2026, sous les dorures du Ministère des Finances, la messe a été définitivement dite : après 63 ans de compagnonnage post-colonial, la Société Générale du Cameroun (SGC) a officiellement cessé d’exister. Elle renaît immédiatement sous les traits de la General Bank of Cameroon.

Pour la modique somme de 129 milliards de FCFA TTC, l'État du Cameroun a exercé son droit de préemption en rachetant les 58,08 % de parts que le Groupe parisien, basé à La Défense, traînait comme un boulet. En y ajoutant ses 25,60 % initiaux, Yaoundé trône désormais sur 83,68 % du capital, laissant les 16,32 % restants à l'assureur Sanlam-Allianz. Le Coq gaulois a plié bagage, laissant les clés de la basse-cour à l’aigle national. Mais ne nous y trompons pas. Derrière les sourires de façade et les assurances lénifiantes du Secrétaire Général du MINFI, Gilbert Didier Edoa, qui jure à qui veut l'entendre que « pour les clients, absolument rien ne change », se cache la chronique d'un départ forcé, d'une rupture épistémologique majeure dans le paysage financier de l'Afrique centrale. Pourquoi ce départ précipité avant que l'échéance d'octobre 2025 ne soit dépassée par la bureaucratie ? Pour comprendre, il faut regarder les chiffres, ces froids juges de paix. Jadis dominante sur ce qu'elle considérait comme un territoire conquis, la SG Cameroun a fini par se liquéfier face à l'agilité des champions locaux. Certes, la filiale camerounaise n'a pas démérité en faisant passer son total bilan de 491 milliards de FCFA en 2010 à 1 454 milliards début 2024 (soit une progression de 197 % en 14 ans). Mais à côté, la concurrence africaine a littéralement explosé les compteurs : - Afriland First Bank SA est passée de 504 à 1 860 milliards de FCFA (+269 %) ; - UBA a enregistré une hausse stratosphérique de 1 035 %, passant de 70 à 794 milliards de FCFA ; - Banque Atlantique a bondi de 1 481 %, s'envolant de 71 à 1 107 milliards de FCFA.

Pis encore, au premier trimestre 2026, la SG Cameroun a bu la tasse commercialement. Pour la première fois en cinq ans, elle a perdu sa place de deuxième banque du pays en matière de dépôts, doublée par la fringante AFG Bank Cameroun, avec une chute de ses dépôts de 18,01 % sur l'année 2025. Le syndrome de la BICEC (ex-filiale du Groupe français BPCE), qui n’a progressé que de 24 % sur la même période avant d'être reléguée en bas de classement, guettait la Société Générale. Elle a préféré partir avant l'humiliation. La vérité est crue : la Société Générale est devenue un géant bureaucratique d'un autre temps. À l'ère de la digitalisation fulgurante et du Mobile Money mené par MTN et Orange, la SG Cameroun exigeait des montagnes de documents pour la moindre opération de crédit, sous le regard inquisiteur de la Banque Centrale Européenne (BCE) et de la Réserve Fédérale Américaine (FED). Terrifiée à l'idée de subir à nouveau une amende colossale (comme le milliard de dollars essuyé il y a quelques années pour non-conformité), la banque française appliquait à Douala des standards pensés pour Francfort ou New York. Pendant que les comités de crédit locaux d'Afriland ou de CCA-Bank validaient des dossiers en 48 heures au plus près du terrain, les dossiers de la SGC devaient voyager par conteneurs numériques pour être arbitrés à Paris par des technocrates n'ayant jamais mis les pieds à Akwa ou à Marché Central. Ce modèle de gouvernance rigide était devenu totalement inadapté à la réactivité du marché camerounais. L'ingénieur financier Yannick Achille Fogné. tranche froidement : « Société Générale n’a pas quitté le Cameroun faute de moyens, mais faute d’avenir dans un modèle qui ne lui appartient plus ».

Une transition à haut risque pour l'État

Le nouveau patron du Groupe à Paris, Slawomir Krupa, l'a bien compris. Dans sa quête obsessionnelle d'efficacité pour doper son ratio de fonds propres (CET1), qui affiche une solidité insolente de 13,3 %, il sabre dans les branches jugées « périphériques ». L'Afrique n'est plus rentable par rapport aux investissements technologiques lourds imposés par le siège. Le ver était dans le fruit depuis longtemps. Historiquement, le modèle de la Société Générale Cameroun (fondée en 1963) reposait sur une infrastructure post-coloniale bien huilée : la gestion des lignes de financement de l'État français, l'administration des liquidités de l'État camerounais, la gestion des comptes des fonctionnaires locaux, et le monopole du financement des filiales françaises (CFAO, Bolloré, etc.). Or, ce cœur de cible s'est effondré. Au début des années 1960, la France détenait près de 100 % de la dette camerounaise. En 2025, sur un encours total estimé à 14 440 milliards de FCFA, sa part n'est plus que de 8 % ! Le marché domestique finance désormais 32 % de cette dette, tandis que la Chine caracole en deuxième position avec 14 %. Avec la montée en puissance de la Caisse des Dépôts et Consignations (CDEC) du Cameroun, chargée de centraliser les ressources publiques, les banques françaises ont perdu leur chasse gardée. Même les partenaires historiques ont déserté : le Groupe CFAO est passé sous pavillon japonais en 2012, et Bolloré a cédé ses actifs au géant italo-suisse AGL. Le logiciel colonial a expiré. Ce départ du Cameroun n'est pas un cas isolé. C’est un sauve-qui-peut généralisé sur le continent : retrait du Burkina Faso et du Mozambique au profit de Vista Bank, cession des filiales au Maroc (au Groupe Saham), au Bénin, au Togo, et à Madagascar (à la BRED).

Pour le Cameroun, la pilule est cependant lourde à avaler. La SGC devient la cinquième banque sous pavillon public, rejoignant la BC-PME, la CBC, la NFC Bank et l'UBC. Certes, la mariée est belle financièrement : au 31 mars 2026, l'ex-SGC affiche des fonds propres nets de 138 milliards de FCFA, un ratio de liquidité de 211% (bien au-dessus des 100% réglementaires) et un ratio de couverture des risques de 20,5% (contre un plancher de 11,5% exigé par la COBAC). Mais l'État a-t-il vocation à être banquier à ce niveau de participation ? Les institutions financières internationales, FMI en tête, tordent déjà le nez et poussent Yaoundé à se désengager de ces structures. Louis Paul Motaze l'a d'ailleurs confessé à demi-mot : ce rachat massif n'est qu'un mécanisme de portage temporaire. La SGC a vocation à ouvrir son capital à des investisseurs stratégiques nationaux ou internationaux. Le nom du milliardaire burkinabé, Idrissa Nassa (patron de Coris Bank) circule déjà dans les couloirs. Le rideau tombe sur soixante (60) ans d'hégémonie bancaire française au Cameroun. La transition technique s'ouvre, les systèmes informatiques restent temporairement partagés avec Paris pour éviter le bug, mais le symbole est là, implacable. L'Afrique reprend ses billes, ses risques et son destin financier. Reste à savoir si la General Bank of Cameroon saura troquer la rigidité parisienne pour l'audace tropicale sans y perdre son âme, ni ses dépôts.

Mathieu Nathanaël NJOG

 

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